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Critique du film "The Master"

Une critique rédigée par Jordan K le lun, 14/01/2013 - 13:00
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     S'attaquer à la critique d'un film comme The Master relève toujours d'un sacré défi. Et même plusieurs jours après la vision de l'œuvre en question il reste difficile de poser des mots sur l'expérience proposée par Paul Thomas Anderson. Ce dernier s'est vu propulsé dès son second film comme créateur de chefs-d’œuvre et n'a cessé, au fil de sa courte filmographie, de s'écarter du cinéma référentiel qui le caractérisait à ses débuts (entre Scorsese et Altman) pour devenir un cinéaste à part entière capable de rivaliser avec ses modèles. Si Punch-drunk love marquait un renouveau dans son cinéma, There Will Be Blood franchissait le pas en s'intégrant dans une épure formelle (loin des plan-séquences complexes et effets de style de ses débuts) qui trouvait écho dans l'extrême richesse du jeu de ses comédiens, devenant eux-mêmes des éléments à part entière de mise en scène.

 

     Construit sur un scénario pourtant proche dans sa structure du précédent, The Master en est pourtant l'exact opposé et prouve le renouveau constant du cinéma d'Anderson. Là où There Will Be Blood nous enfermait dans la folie démiurge d'un homme au sein d'un décor à ciel ouvert, The Master contraste en collant constamment aux visages de ses personnages (on n’avait pas vu de si beaux gros plans depuis Jonathan Demme) à l'intérieur de décors cloisonnés en laissant pourtant un sentiment d'espace. Une sensation peut être due en partie à l'utilisation du 70 mm (qui n'avait plus été utilisé depuis Hamlet) qui retrouve la texture du grand cinéma des années 60 et transforme le film en expérience visuelle foisonnante transcendée par une maîtrise millimétrée de la mise en scène à faire pâlir n’importe quel autre cinéaste (et pourtant, il n’en est qu’à son 6ème en 16 ans de carrière à seulement 42 ans).

 

     Si le thème même du film créa forcément la polémique (le Master du titre s’inspire en grande partie de L. Ron Hubbard, fondateur de l’Eglise de Scientologie), il n’en reste pourtant pas le sujet principal. Comme toujours dans le cinéma d’Anderson, il est ici question d’opposition. Opposition entre deux hommes, entre un homme de raison et un homme d’instinct, entre un maître et son élève, entre un père et son fils. Les deux sont campés par deux acteurs en état de grâce. Joaquin Phoenix (qui n’avait pas tourné de film depuis Two Lovers en 2008 et le faux documentaire I’m Still here en 2010) est littéralement habité et transformé, à la limite du cabotinage comme pouvait l’être Daniel Day-Lewis dans le précédent, et se donne tout entier à la caméra de son chef-d ‘orchestre. Philip Seymour Hoffman prouve de son côté qu’il reste un acteur de premier plan avec un rôle certes moins impressionnant en apparence mais qu’il transcende par son calme et son charisme pour nous offrir rien de moins que la meilleure prestation de sa carrière. Le reste du casting est du même acabit (dont Amy Adams qui réussit à tenir leur tête dans un rôle pourtant difficile).

 

     Bien entendu, la lenteur du film et son extrême richesse thématique (à la fois une histoire d’amour, un film sur le cinéma, sur l’endoctrinement et l’Amérique de l’après-guerre) en font un objet difficilement abordable pour certains et ce pourrait être ici sa seule limite. En faisant de The Master son film le moins limpide, le moins fluide (aidé en cela par la musique de Jonny Greenwood, expérimentale et en parfaite osmose avec les images), le moins évident mais pourtant le plus personnel, Paul Thomas Anderson prend le risque de perdre quelques spectateurs pour son audace, tout en continuant à façonner une Œuvre inestimable qui fait de lui l’un des cinéastes les plus précieux du cinéma américain contemporain.